Le 12 avril 2010
La modernité s’est construite sur un divorce entre littérature et sciences, un « partage léonin » à partir duquel, au début du XIXe siècle, « la société se donne à la raison qui se livre aux sciences qui expulsent les cultures » (Michel Serres). L’une des victimes directes de ce procès en séparation fut la poésie scientifique, qui chantait la science en vers, et dont l’agonie semble consommée vers 1900 quand un manuel tranche : « Ce qui ne peut être littéraire, ne peut être poétique. – Par conséquent, la science, en tant que telle, demeure en dehors de la poésie. » Or le genre avait suscité des œuvres collaboratives qui déroutent aujourd’hui nos cadres de pensée : dans l’édition originale des Trois Règnes de la nature de Delille (1808), Cuvier et plusieurs autres savants prestigieux n’avaient pas dédaigné prendre leur plume pour fournir au poème une annotation scientifique minutieuse, en un livre qui constitue ainsi un texte à plusieurs mains, mêlant prose et vers. De tels exemples de collaboration effective restent fort peu documentés. Ils sont pourtant multiples, et n’ont pas disparu avec le poème scientifique. André Spire suit les travaux du laboratoire de phonétique du Collège de France pour élaborer sa théorie du vers et publier Plaisir poétique, plaisir musculaire. Michaux teste sous le contrôle de médecins les effets de la mescaline, et la poésie moderne a souvent croisé le pas des scientifiques en cherchant à se faire expérimentale ou à s’approprier des inventions d’origine scientifique comme le gramophone. Le docteur Ferdière a revendiqué un rôle majeur dans les créations d’Artaud interné dans son service psychiatrique à Rodez. Des spécialistes ont pu être consultés par les poètes pour vérifier le sens d’un mot ou la portée d’une thèse scientifique. L’Oulipo ? a réuni mathématiciens et écrivains ; aujourd’hui, un biopoète comme Eduardo Kac travaille avec des généticiens pour créer ses œuvres hybrides, et d’autres poètes ont été nourris par leurs visites chez les savants, comme Hugo retraçant l’effet des spectacles astronomiques que lui avait offerts Arago. Mais si ces échanges ont accompagné la genèse des textes, le savant a aussi pu être convoqué a posteriori par la critique ou la poétique, pour interpréter les textes à l’aune de son savoir, qu’il vienne éclairer des termes rares (comme René Hénane, exégète de Césaire), esquisser un diagnostic ou une analyse des textes en employant ses propres méthodes (qu’on songe aux premiers graphologues), ou jouer, comme le médecin et homme de lettres Henri Mondor, un rôle de passeur. De leur côté, les poètes ont mis leur talent au service de la diffusion des sciences et des techniques, répondant à des commandes ou engageant par eux-mêmes l’éloge, qui d’un Cuvier, qui d’un Pasteur. Enfin, poètes et scientifiques ont fait œuvre commune à l’Académie, dans des sociétés savantes ou dans des cercles comme la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle à la Société des Nations, et cette liste est loin d’être exhaustive. Cette journée d’études souhaite attirer l’attention de spécialistes de littérature et d’histoire des sciences ou de la médecine sur les difficultés que posent de telles collaborations. Comment expliquer leur faible repérage et la rareté des sources disponibles ? Où chercher des documents pour mieux comprendre leurs enjeux et leur dynamique ? À partir de quelle posture disciplinaire, ou interdisciplinaire, aborder ces phénomènes de réseau, qui engagent des problématiques liées tout à la fois à la sociabilité et à la cartographie des pratiques culturelles ? Les propositions pourront être de nature très diverses et porter sur des textes, des travaux, des acteurs et groupements, ou des questions de méthode. La rareté des études disponibles incitera à accueillir des contributions sur des exemples français ou étrangers, des formes et des époques variées, du XVIIIe siècle à nos jours. En raison du cadre de la journée d’études, les interventions sur les rapports entre poètes et médecins seront particulièrement bienvenues.
Uncharted territories ? Collaborations between poets, physicians and scientists
A one-day seminar June 12, 2010 Bibliothèque interuniversitaire de médecine, Paris
Modernity is based on the disjunction between literature and the sciences, a "leonine division" after which, from the beginning of the 19th century, "society abandons itself to reason which gives itself over to sciences which in their turn evacuate cultures" (Michel Serres). One of the immediate victims of this severance process was scientific poetry which used to celebrate science in verse and whose decay seems to come to its conclusion around 1900 when a handbook states : "that which cannot be literary cannot be poetic — as a consequence, science, as such, remains exterior to poetry." Still, the genre had spawned works, created in collaboration, that destabilizes our frames of reference : in the original edition of Trois Règnes de la nature by Delille (1808), Cuvier and several other prestigious savants had not thought below them to seize the pen in order to provide the poem with extensive footnotes so that the book is actually due to several hands, mixing as it does prose and verse. Such examples of effective collaboration have rarely been documented although many exist which have not disappeared along with scientific poetry itself. André Spire keeps a close watch on works emanating from the phonetics lab at Collège de France in order to construct his theory of verse and publish Plaisir poétique, plaisir musculaire. Michaux puts himself under the surveillance of doctors to test the effects of mescaline and modern poetry has often crossed the path of scientists while trying to get more experimental or trying to appropriate some scientific invention such as the gramophone. Dr. Ferdière emphasized his own role in Artaud’s return to creation after his internment. Specialists have occasionally been tapped by poets as they wanted to check the exact meaning of a word or the reach of some scientific statement. Oulipo was a meeting place for mathematicians and writers ; today the biopoet Eduardo Kac works with geneticists in order to create his own hybrid works, in the same way as other poets have drawn much from their visits to savants, such as Hugo when recalling the astronomical shows which Arago had displayed for him. While this sort of exchanges have played a role in the genesis of a number of texts, a savant might also occasionally be conscripted a posteriori to help with the critical interpretation of texts related to his own specialty, whether it be to explain rare words (as does Roger Hénane for his exegesis of Césaire), to sketch a diagnosis or to offer an analysis of the texts based on a particular methodology (as was the case with early graphologists), or simply as a mediator (Mondor). As to poets, there are those who put their talent in the service of popularization of sciences and techniques, sometimes to answer a request and sometimes from their own initiative, celebrating Cuvier or Pasteur. Finally, poets and scientists have worked in common within the Académie, in the context of scientific institutions or circles such as the Comité international de Coopération intellectuelle — a list far from complete. Our seminar aims to draw attention from scholars in the fields of literature and history of the sciences or medicine toward the difficult questions raised by such collaborations. How is it that we know so little about them and how to explain the paucity of available documentary sources ? Where should we look for documents that might help better understand what is at stake ? From the point of view of which discipline or interdisciplinary perspective should we look at the networks involved that have to do with sociability and cartography of cultural practices ? A wide range of proposals will be considered whether they deal with texts, works, agents and groups or methodological topics. Contributions dealing with various linguistic, formal or historical traditions from the 18th century on are welcome. Contributions dealing with relationships between poets and medical doctors are especially encouraged.
Organisation Guy Cobolet (Bibliothèque Interuniversitaire de Médecine et d’Ontologie) Laurence Guellec (Université Paris Descartes) Hugues Marchal (Projet ANR « Euterpe », EA 4400 « Ecriture de la modernité », Paris 3-CNRS). Envoi des propositions (3500 signes maximum) avant le 1er mai 2010. Contacts : laurence.guellec à parisdescartes.fr ou hugues.marchal à univ-paris3.fr
Voir en ligne EUTERPE - Écritures de la Modernité