Accueil du site || La revue || Volume IV - Hiver 2009 || Flaubert et le philosophique : éthique et esthétique

Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.

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Le réenchantement du monde s’opère par l’espacement des choses, par la juxtaposition qui ne crée pas un désordre mais une nouvelle mimésis et une syntaxe paradoxale qui fait du blanc (à la place des « car » et des « donc ») une force de liaison suggestive. La discontinuité devient une nouvelle forme d’harmonie. Le regard absolu délie et relie par une autre force, par une signifiance qui est comme la vibrativité du réel (d’ailleurs soulignée dans ce récit par les points d’exclamation) . [16] Aux relations causales, Flaubert substitue un autre mode de liaison : le rythme. La conception flaubertienne de l’art comme regard absolu s’ordonne à une pensée générale du monde, à une épistémologie matérialiste et vitaliste : la conception sadienne de la matière comme agrégat d’atomes espacés, donc mobiles, en perpétuelle décomposition/recomposition, c’est-à-dire une conception hostile aux catégories stables de la finalité et de la causalité.

La représentation en pointillé du monde suggère la conversion, le rapprochement du subjectif et de l’objectif, une suspension de l’entendement, et l’éblouissement de la vision, comme dans ce passage de Salammbô sur le regard d’Hamilcar, tellement emblématique de cette écriture rythmique du monde qu’il pourrait en être aussi la métaphore :

« […] il alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l’idole ; des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout à coup, illuminèrent la salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses d’or accrochées comme des lampadaires aux lames d’airain, ou dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C’étaient des callaïs arrachées des montagnes à coups de fronde, des escarboucles formées par l’urine des lynx, des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum, des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les douze espèces d’émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de lait, à des glaçons bleus, à de la poussière d’argent, et jetaient leurs lumières en nappes, en rayons, en étoiles » . [17]

Aucun Verbe ne hante plus le visible . [18] Les objets redeviennent des « choses » – mot que Flaubert préfère lorsqu’il évoque une matérialité paradoxale du visible qui peut devenir subtile comme une lumière dans le passage cité de Salammbô comme si le regard absolu avait une force de sublimation au sens chimique.

ps:

Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est

http://www. univ-mlv.fr/lisaa

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)

notes:

[16] Jacques Rancière souligne ce paradoxe : « La « manière absolue de voir » ne se laisse pas voir. Faut-il dans le silence de ce type de « parole muette » entendre, comme le veut Jacques Rancière (qui en étudie la manifestation dans Madame Bovary), une musique et considérer celle-ci comme la manifestation d’un « art d’anti-représentation » ? (« Le livre en style », La parole muette, Hachette, 1998, p. 115). Sans doute est-ce tirer un peu trop Flaubert vers Mallarmé.

[17] Salammbô, édition établie par Gisèle Séginger, Flammarion, « GF », p. 200.

[18] Jacques Rancière considère que l’œuvre du style est de disjoindre « l’écriture muette-bavarde, de faire taire son bavardage ». (La parole muette, op. cit., p. 118). Il étudie les procédés stylistiques utilisés par Flaubert, la suppression de coordinations, le style indirect libre qui efface toute trace de voix, et l’imparfait qui suspend la différence entre la réalité et la conscience. Ainsi Flaubert parvient-il à créer « l’absolue passivité de la contemplation perdue dans son objet » (p. 114).

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