Accueil du site || La revue || Volume IV - Hiver 2009 || Flaubert et le philosophique : éthique et esthétique

Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.

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Après 1845 et surtout à partir des années 1850, prévaut une pensée de l’art qui s’élabore contre la prééminence de l’idée de certitude et de causalité. Percevant l’aliénation de l’infini du réel dans les représentations et l’ordre du discours, Flaubert imagine un roman paradoxal entraîné – semblerait-il – par une force d’anti-représentation vers son propre dépassement :

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau. Je crois que l’Avenir de l’Art est dans ces voies. Je le vois, à mesure qu’il grandit, s’éthérisant tant qu’il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu’aux lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu’aux jets de Byron. La forme, en devenant habile, s’atténue ; elle quitte toute liturgie, toute règle, toute mesure ; elle abandonne l’épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d’orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui l’a produit. Cet affranchissement de la matérialité se retrouve en tout et les gouvernements l’ont suivi […]. (Lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852).

Flaubert reprend à Hegel l’idée d’un « affranchissement de la matérialité » – relevée et soulignée dans son dossier de notes sur « Esthétique de Hegel » : « ce que l’esprit cherche dans un ouvrage d’art ce n’est ni la réalité matérielle que veut le désir, ni l’idée dans sa généralité abstraite, mais un objet sensible dégagé de tout l’échafaudage de la matérialité » [15] – ainsi que ses principales étapes – et il part comme Hegel de l’Égypte – mais au lieu d’achever son parcours par un dépassement dialectique de l’art, il l’infléchit au profit du roman et de la prose, et d’une sorte de dépassement de l’art par l’art.

ps:

Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est

http://www. univ-mlv.fr/lisaa

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)

notes:

[15] Notes de Flaubert sur l’Esthétique de Hegel, publiées par G. Séginger, Dix ans de critique, textes réunis par G. Séginger, série Gustave Flaubert 5, Éditions Lettres Modernes — Minard, Paris-Caen, 2005, p. 265.

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