
Par Gisèle SÉGINGER
Le 15 janvier 2009 par Gisèle Séginger
Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.
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C’est que le vrai tel que le conçoit Flaubert dépend de la conception même de l’œuvre : « La difficulté capitale [c’est] le style, la forme, le Beau indéfinissable résultant de la conception même et qui est la splendeur du vrai comme dirait Platon » (lettre à Mlle Leroyer de Chantepie du 18 mars 1857). Mais Flaubert déconstruit en fait le dualisme platonicien puisque le style est le lieu de la vérité, où elle se manifeste et se produit tout à la fois : « Où la Forme, en effet, manque, l’idée n’est plus. […] Ils sont aussi inséparables que la substance l’est de la couleur et c’est pour cela que l’Art est la vérité même » (lettre à Louise Colet du 15-16 mai 1852). La relation entre l’idée et la forme est conçue sur le mode d’une relation de la substance avec les attributs, ce qui explique à la fois les déclarations sur l’unité (du fond et de la forme) et les déclarations sur la tension qui anime l’écriture : « […] je me trouve incapable de rendre l’Idée » (lettre à Louise Colet, 2 octobre 1846). Impliquée, enveloppée, développée dans la forme, l’Idée, comme l’indique alors la majuscule, n’en demeure pas moins ce qui n’est jamais totalement localisable en un point, ce qui reste inépuisable par une formulation, ce qui déborde toujours, tout comme la substance spinoziste, qui est indissociable des attributs mais n’est pas tout entière confondue avec chacun d’eux. Flaubert utilise un mot plutôt platonicien – Idée – mais le détourne en recourant à un modèle d’intelligibilité spinoziste – l’expression – et à un philosophème spinoziste aussi : la substance.
L’ « Idée » – ce mot que Flaubert affectionne dans la correspondance – ne désigne donc pas une signification antérieure ou qu’il serait possible d’extraire après-coup mais ce qui construit la totalité harmonieuse de l’oeuvre, créant ces rapports indispensables à l’existence des effets de vérité dans une nouvelle ontologie paradoxale (et anti-platonicienne) qui confond l’être avec ce qui n’en est qu’une ombre inventée, puisqu’il s’agit d’un effet d’art. Dans ses œuvres de jeunesse, Flaubert avait élaboré l’idée d’un Absolu littéraire indexé sur un au-delà inaccessible . [14]
Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est
http://www. univ-mlv.fr/lisaa
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)
[14] Le narrateur des Mémoires d’un fou se désole de son impuissance littéraire : « J’avais un infini plus immense, s’il est possible, que l’infini de Dieu, où la poésie se berçait et déployait ses ailes dans une atmosphère d’amour et d’extase ; et puis il fallait redescendre de ces régions sublimes vers les mots, – et comment rendre par la parole cette harmonie qui s’élève dans le coeur du poète, et les pensées de géant que font ployer les phrases [...] / Par quels échelons descendre de l’infini au positif ? par quelle gradation la poésie s’abaisse-t-elle sans se briser ? comment rapetisser ce géant qui embrasse l’infini ? / Alors j’avais des moments de tristesse et de désespoir, je sentais ma force qui se brisait et cette faiblesse dont j’avais honte, car la parole n’est qu’un écho lointain et affaibli de la pensée » (édition établie par Yvan Leclerc, Flammarion, coll. « GF », 1991, p. 272). Sur l’absolu littéraire dans les premiers écrits de Flaubert avant 1845 et l’évolution ultérieure, voir « Du poète à l’artiste », Une Éthique de l’art pur, SEDES, 2000, p. 19-30.