
Par Gisèle SÉGINGER
Le 15 janvier 2009 par Gisèle Séginger
Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.
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Le terme « expression » apparaît plusieurs fois dans le texte latin de L’Éthique (que Flaubert a lu en latin précisément) et permet au philosophe d’imaginer une conciliation entre l’unité (de la Substance) et la différence (par rapports aux attributs), l’unité et la diversité du monde. Il veut ainsi élaborer une pensée de l’immanence tout en évitant de tomber dans le panthéisme dont on l’a malgré tout accusé. Spinoza conçoit « une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie » . [12] L’idée d’expression est précisée par deux autres termes : les attributs expliquent (développent) et enveloppent (impliquent) la substance . [13]Il ne s’agit donc pas d’une incarnation de quelque chose d’extérieur. Si les termes employés par Flaubert dans sa lettre du 29 janvier 1854 ne sont pas spinozistes, l’idée d’un langage intérieur, d’une âme impliquée et indissociable de l’œuvre, d’une raison intérieure (tout comme Dieu est cause immanente dans le monde), et d’un développement intérieur à l’œuvre (« parler dans ») est élaborée sur le modèle spinoziste de l’expression. Le glissement du verbe employé intransitivement « parler » au verbe « voir » indique bien aussi que l’œuvre n’est pas le discours d’une vérité extérieure, et que son rapport à la pensée n’est pas de l’ordre de l’incarnation (de l’inscription du lisible dans le visible) : il ne s’agit pas d’une descente de l’idée, d’une signification, d’une pensée dans une forme. Pourtant il y a quelque chose qui relève de la pensée mais il se trouve impliqué dans la constitution même des Formes : « Tout doit parler dans les Formes… ». Tout est calculé. Flaubert se donne pour objectif d’abolir le hasard. On le voit dans ses brouillons : l’essayage des termes, les réécritures, la chasse aux mauvaises assonances et allitérations doivent donner au style la force de la nécessité. Le vrai en sera l’effet et la récompense. L’exactitude par rapport au réel n’est donc pas essentielle (pourtant on sait qu’il se documentait et enquêtait). Il donne ce conseil à Feydeau : « Travaille ton plan au milieu des monts et pense à ceci que je livre à tes méditations. L’histoire vraie ne signifie rien. Change, raccourcis, allonge ! Et ne te préoccupe pas de reproduire exactement les faits ou les caractères » (lettre à Ernest Feydeau du 18 juillet 1859).
Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est
http://www. univ-mlv.fr/lisaa
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)
[12] Définition 6, cité par Gilles Deleuze, Spinoza et le problème de l’expression (Éditions de Minuit, 1968, p. 9). Dans le texte latin (et Flaubert avait lu Spinoza en latin), on trouve plusieurs fois le terme : « aeternam et infinitam certam essentiam exprimit (I, 10) ; « divinae substantiae essentiam exprimit » (I, 19) ; « existentiam exprimunt » (I, 10, c).
[13] Les termes employés sont « explicare » et « involvere ». Voir le commentaire de ces termes par Deleuze, op. cit,, p. 121.