
Par Gisèle SÉGINGER
Le 15 janvier 2009 par Gisèle Séginger
Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.
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La valeur propre de la littérature se définira donc pour Flaubert par rapport à la « virtuosité » de son auteur, par rapport aussi à l’organisation particulière d’une œuvre, à sa force de cohésion, enfin par rapport à sa capacité – tout en représentant le réel – de renvoyer avant tout à la puissance de son langage. Le « livre sur rien » n’a jamais été un roman sans sujet et sans mimésis, mais un texte (au sens que la critique moderne a donné à ce terme) qui fait du travail sur le langage (et non plus de la visée mimétique) l’objectif essentiel de l’art. Car Flaubert préfère le terme « art » au mot « littérature », probablement pour rappeler (par le sens étymologique du mot) que la conscience, le savoir, la technique, la maîtrise sont indispensables à sa réalisation. Même s’il ne partage pas l’opinion de Hegel selon laquelle l’histoire irait dans le sens d’une fin de l’art (et on peut même dire qu’il en retourne la proposition), il estime avec regret que la littérature de son époque nécessite beaucoup d’art, une conscience dans le travail alors que les Grecs pouvaient se permettre la « naïveté » et le naturel, un art sans art . [10]La modernité se caractérise par le fait que la conscience de soi est la seule raison possible. Mais le modèle hégélien du retournement de l’esprit sur lui-même est détourné au profit de l’art. Pour Flaubert la conscience doit être double : une conscience de l’art de la littérature (retournement de l’art sur lui-même) et d’autre part une conscience critique de la part de représentation (donc de la part d’historicité, et d’imaginaire) que comporte toute pensée, toute philosophie. C’est leur part de représentation, d’imaginaire qui fait basculer les représentations du côté des images (soupçonnées autrefois par Platon de n’entretenir qu’un rapport indirect et lointain avec les Idées). Mais la conscience critique chez Flaubert n’est pas le signe d’un retour au platonisme. Bien au contraire. On le voit lorsqu’il écrit le 29 janvier 1859 : « Tout doit parler dans les Formes, et il faut qu’on voie toujours le plus possible d’âme » . [11] L’œuvre, selon Flaubert, parle mais le terme « âme » indique assez bien l’intériorité de cette parole à l’œuvre (« dans les Formes »). La lettre dit aussi l’intransitivité double de cette « parole dans les Formes » car son objectif n’est ni de discourir sur un sujet ni de s’adresser à des destinataires pour communiquer et convaincre (différence majeure avec le discours philosophique). Le terme « âme » suggère bien le monisme de cette conception de l’œuvre (car on sait par ailleurs que l’âme est toujours indissociable du corps pour Flaubert) comme expression et non comme discours. La conception de l’expression est spinoziste et liée à une pensée de l’immanence.
Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est
http://www. univ-mlv.fr/lisaa
ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)