Accueil du site || La revue || Volume IV - Hiver 2009 || Flaubert et le philosophique : éthique et esthétique

Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.

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Il explique la déréglementation de l’art et l’atomisation sociale de la même façon : elles proviennent d’une structuration démocratique du mode de la pensée, du triomphe de ce qu’il appelle « le point de vue démocratique ». Les effets sociaux sont les suivants : « pas d’autorité, de règle. […] maintenant il y a anarchie et chacun est livré à son caprice » (lettre à Louise Colet du 29 janvier 1854). Il en tire aussi les conséquences pour « la Beauté » : désormais elle ne dépend plus que « d’un rapport exact  », à un moment donné, et dans des circonstances particulières, entre divers éléments – rapport qui est à inventer pour chaque œuvre et par chaque artiste. Contrairement à la rhétorique, ce que Flaubert appelle la « poétique » n’aura donc aucun caractère prescriptif. Elle est tout entière (ajoute-t-il dans la même lettre) contenue et manifestée dans la forme de chaque œuvre particulière : « Chaque œuvre à faire à sa poétique en soi, qu’il faut trouver ».

Il veut écrire contre son époque mais il sait aussi qu’il ne peut écrire sans elle. Il peut bien tonner, selon son terme, contre l’égalité, contre l’esprit démocratique, contre le pêle-mêle des idées reçues. Mais il a aussi conscience que son écriture ne s’exclura que difficilement de ce mouvement démocratique, et n’y résistera, ne s’en démarquera efficacement qu’en retournant contre lui ses propres armes. C’est l’objectif par exemple de sa poétiques de l’égalité des points de vue et des discours dans ses romans : ainsi essaie-t-il d’inventer un regard absolu et de reconstituer dans l’art – contre l’histoire dont le mouvement le fascine pourtant – le domaine d’une ontologie. Il rêve d’un style qui serait « à lui seul une manière absolue de voir les choses » (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852) et qui refonderait donc l’ontologie comme fiction interne à l’œuvre. De ce point de vue, Flaubert partage avec Mallarmé [9] une conception matérialiste de la valeur et de la raison de l’art comme fiction.

ps:

Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est

http://www. univ-mlv.fr/lisaa

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)

notes:

[9] Mais précisons que Flaubert est mort trop tôt pour connaître grand-chose de Mallarmé. Celui-ci ne deviendra célèbre auprès du public qu’après la parution en 1884 d’À rebours de Huysmans qui fait l’éloge de son œuvre. Et ce n’est qu’en 1887 qu’il réunit en recueil les poèmes dispersés jusque-là. Néanmoins, admirateur de Salammbô et de La Tentation de saint Antoine Mallarmé a dédicacé à Flaubert un exemplaire de sa traduction de Vathek (de Beckford), en 1876. Mais l’admiration n’était pas réciproque. Une lettre de Maupassant à Flaubert laisse entendre que les deux écrivains n’appréciaient guère le « galimatias » du poète (8 janvier 1877, Correspondance Flaubert/Maupassant, op. cit., p. 114).

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