Accueil du site || La revue || Volume IV - Hiver 2009 || Flaubert et le philosophique : éthique et esthétique

Par le travail de l’intertextualité, perceptible dans les énoncés de sa correspondance, mais aussi par la forme critique – qui est encore une forme de pensée – Flaubert conserve un rapport au philosophique. Il est même au centre de son esthétique et de son éthique parce que la Vérité étant frappée d’immoralité lorsqu’elle a la forme d’un discours, il lui faut régler différemment le rapport de l’œuvre au cognitif.

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« La morale de l’Art consiste dans sa beauté même, et j’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le Vrai » (lettre à Louis Bonnenfant du 12 décembre 1856) . [1] Flaubert rompt ainsi avec un platonisme dont on a souvent montré la permanence ou la résurgence au XIXe siècle . [2]Il dénoue radicalement le lien que Cousin s’efforçait de renouer entre les idées du Vrai, du Beau et du Bien . [3] Dans sa correspondance, à partir de 1846, la philosophie et les philosophes deviennent les cibles d’une critique . [4] Mais c’est au nom d’une autre idée de la philosophie qu’il s’en prend aux philosophies : « La recherche de la cause est antiphilosophique et antiscientifique, et les Religions en cela me déplaisent encore plus que les philosophies, puisqu’elles affirment la connaître. » (lettre à Mme Roger des Genettes de l’été 1864). Il y a donc deux sens du mot « philosophie » employé par Flaubert : l’un péjoratif lorsqu’il désigne la métaphysique, l’autre à l’inverse positif lorsqu’il renvoie à la Critique, invention majeure du XIXe siècle, selon Flaubert, avec le « sens historique » (lettre à Edmond et Jules de Goncourt du 3 juillet 1860) duquel elle est d’ailleurs indissociable. Contre les discours de Vérité, il défend ce qui a pu passer pour un scepticisme voire un nihilisme : « […] il n’y a de vrai que les rapports, c’est-à-dire la façon dont nous percevons les objets », écrira-t-il en 1878 (lettre à Maupassant du 15 août) . [5]Il ébauche déjà l’idée avant la lettre d’une archéologie nécessaire des représentations. Il ne pouvait donc qu’être irrité par la foi naïve en l’existence d’une réalité stable dont la connaissance pourrait progresser : « Cette manie de croire qu’on vient de découvrir la nature et qu’on est plus vrai que les devanciers m’exaspère. La tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n’y a pas de Vrai ! Il n’y a que des manières de voir. » (lettre à Léon Hennique du 3 février 1880) . [6]

ps:

Gisèle SÉGINGER, LISAA EA 4120, Université Paris-Est

http://www. univ-mlv.fr/lisaa

ISSN 1913-536X ÉPISTÉMOCRITIQUE (Hiver 2009)

notes:

[1] Sauf indication contraire, la correspondance est citée dans l’édition établie par Jean Bruneau, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1973-1998, 4 volumes.

[2] Michel Brix, « Romantisme et aspiration platonicienne », Le Romantisme français, Peeters, 1999, p. 21-83.

[3] Cours de philosophie de 1818 : du fondement des idées du Vrai, du Beau et du Bien, Hachette, 1836.

[4] Avant 1845 et l’achèvement de la première Éducation sentimentale (dont les derniers chapitres exposent une nouvelle esthétique), les années de jeunesse se caractérisent par une conception métaphysique de la vérité, et un idéalisme radical : la vérité extérieure au langage demeure inaccessible et le poète – philosophe raté – échoue toujours à en rendre compte. Flaubert met en scène des personnages et des narrateurs dont la parole nostalgique s’enlise dans la déploration. La coupure métaphysique dévalorise à la fois le monde réel et l’art impuissant. Leurs raisons sont ailleurs mais le poète ne parvient pas à faire œuvre de réappropriation. « Écrire, oh ! écrire, c’est s’emparer du monde, de ses préjugés, de ses vertus et le résumer dans un livre. C’est sentir sa pensée naître, grandir, vivre, se dresser debout sur son piédestal, et y rester toujours », s’écrie le narrateur d’Un parfum à sentir (Œuvres de jeunesse, édition de Guy Sagnes et Claudine Gothot-Mersch, Gallimard, « coll. Bibliothèque de la Pléiade », 2001, p. 112). Or, cette pensée de la totalité échappe toujours. Le narrateur des Mémoires d’un fou déplore son impuissance à exprimer sa compréhension intuitive du monde : « la parole n’est qu’un écho lointain et affaibli de la pensée » (p. 470).

[5] Correspondance, publiée par Yvan Leclerc, Flammarion, 1993.

[6] Édition du Club de l’Honnête Homme, 1976, t. XVI.

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